Les historiens
Il faut donc croire que tout l’avenir du monde devrait se lire au prisme de la Deuxième Guerre mondiale. Entendons, façon bouillabaisse. Nous avons déjà eu l’occasion de dénoncer ici cette escroquerie intellectuelle qui consiste à expliquer que ce sont les « accords de Munich » qui en sont responsables. Ceux qui reprennent aujourd’hui ce type d’argument pour comparaison veulent faire l’économie de tout débat. Il s’agit résolument de clouer le bec à tous ces insolents qui se donneraient à des pro-nazis et, par là même, d’esquiver toutes les interrogations et toutes les discussions.
La référence à l’histoire porte d’ailleurs de nombreux autres défauts, en particulier de ne se donner aucune chance de comprendre le présent en le référant approximativement au passé. Nul n’est besoin de comparer les figures contemporaines à Hitler. La typologie a été le fruit de psychologues paresseux qui voulaient économiser les analyses individuelles. Il en va de même ici. Pourtant, inutile de parler d’Hitler, les noms de Staline, Mao Zedong, Pol Pot, Juvénal Habyarimana, Pinochet, Poutine… sont suffisamment éloquents pour dire ce qu’ils veulent dire dans le domaine de l’inhumanité. Mais, chacun à sa manière, chacun pour ses motivations qui, n’en déplaise aux simplistes, sont individuelles et très différentes. Si l’on ne comprend pas cela, on ne peut rien comprendre à la réalité présente.
Quant aux politiques qui se recyclent dans le stand-up, on leur en voudra moins qu’à ceux qui les mettent en avant. On ne voit pas bien ni la gloire, ni la portée politique du fait de traiter un dirigeant de Néron. En tout cas, quel symbole de la faillite de la réflexion et du débat !
Les bricoleurs
Ceux-là n’ont d’autre but que de tordre les faits au jour le jour pour valider leur hypothèse de base. L’hypothèse de base du moment est que M. Zelensky veut la paix et que M. Poutine ne la veut pas.
Première preuve irréfutable, M. Poutine continue à bombarder, donc il ne veut pas la paix. Pas de bol, le lendemain, c’est M. Zelensky qui fait attaquer la Russie. Silence gêné ?
Deuxième preuve irréfutable, M. Zelensky demande réflexion avant d’accepter : c’est un homme de paix. M. Poutine réfléchit avant d’accepter : c’est bien la preuve qu’il ne veut pas la paix.
La question n’est pas ici de savoir si M. Poutine veut réellement la paix et surtout dans quelles conditions ? On aura la réponse. Il s’agit seulement de dénoncer cette façon de truquer les événements pour apporter des pseudo-preuves de ce que l’on postule.
Les manipulateurs
Comme tout le monde semble opter pour le réarmement, la presse nationale fait ce qu’elle sait le mieux faire : de la propagande pour ceux qui tiennent le manche de la pioche.
Tous les pays européens seraient derrière ce projet de réarmement. Pas de chance, le Parlement des Pays-Bas retoque le projet, pour des raisons économiques, mais peu importe. Où est passée cette information en France ? Nous n’avons pas lu toute la presse, mais nous ne l’avons trouvée que dans Le Monde et Courrier international. La censure de l’information fait aussi partie de la propagande.
D’ailleurs, la fameuse presse française avait avalé comme un seul homme le mensonge des « bébés Koweïtiens ». Précisons que c’était également le cas de ceux qui étaient opposés à l’intervention au Koweït. Et si elle a été plus prudente avec les armes de destruction massive de 2003, c’est uniquement en souvenir de ce traumatisme. Mais cette presse ne vérifie rien, ne conteste rien, elle est simplement le porte-voix des pouvoirs et des puissants. L’indépendance des journalistes s’applique certainement à quelques-uns d’entre eux, mais certainement pas à cette masse dont le seul travail est de réécrire des dépêches de l’AFP pour les monétiser.
Enfin, on n’oubliera pas que certains propriétaires de grands médias français sont aussi impliqués dans l’industrie de l’armement. On aimerait que ces journaux et leurs journalistes « indépendants » s’expriment clairement sur la façon dont ils gèrent ce conflit d’intérêt.
Les juges
Voilà comment cela fonctionne : la qualité d’une objection n’est pas évaluée à l’aune de sa pertinence ni de sa logique, mais du statut de celui qui l’émet.
Nous étions en pleine réflexion sur la difficulté des armées – ces dernières années – à conquérir des territoires lorsque des puissances militaires de premier rang sont impliquées. Nous avions projet d’écrire un article sur le sujet en nous demandant comment l’argument d’une invasion subite et massive de l’Europe par la Russie pouvait-elle trouver de la crédibilité ?
Patatras, sous une autre forme, mais en partant sans doute de constats équivalents, Mme. Le Pen sortait un argument de ce type. Donc l’objection ne valait plus rien et les questions qu’elle posait étaient nécessairement stupides : Trumpo-Poutinistes pour les uns, antipatriotes pour les autres.
Les plus bornés s’en tenaient là. Mais, reconnaissons que quelques-uns, plus intelligents, acceptaient de concéder que la fameuse menace existentielle se limiterait dans l’immédiat à quelques pays frontaliers de la Russie. Ce qui fait que le problème ne se pose plus du tout de la même façon. Il faudrait donc le reposer de cette nouvelle manière, en supprimant cette délirante menace existentielle sur la France : mais ils n’en sont pas encore là.
Autre exemple qui va devenir intéressant : la Pologne qui demande à bénéficier d’une protection nucléaire. Si l’on daigne lui répondre sérieusement, les masques vont rapidement tomber et les « oui, mais » vont être très instructifs. Pas sûr que les faucons n’aient envie de ce débat.
Les sondeurs d’opportunité
Souvenons-nous des premiers sondages lors de l’invasion de l’Ukraine. Ils étaient nombreux et démonstratifs du soutien du peuple français à la cause ukrainienne. Mais avec le temps, ce soutien s’est délité à la vitesse à laquelle les sondages se sont raréfiés pour pratiquement disparaître ? Étrange.
Mais, alléluia ! Voilà de nouveau le peuple derrière ses dirigeants et son élite guerrière. Réapparition des sondages qui donnent raison aux belliqueux. Au demeurant, on se permettra de remarquer que malgré la quasi-unanimité des politiques, le soutien de tous les médias ou presque, le soutien des élites de tous poils, un tiers des Français n’est pas convaincu. On a connu propagande générale plus efficace.
Bref, nous parions ici que lorsque la tendance s’inversera, que le peuple se rendra compte que la fameuse économie de guerre sert d’abord les intérêts de grands groupes industriels, que lorsque les masques tomberont, les sondages disparaîtront dans les abysses. Il est d’ailleurs amusant de voir que ceux qui citent ces sondages aujourd’hui, pour étayer leur parole, en sont habituellement les pourfendeurs.
La générale en chef
Que la maréchale de l’Europe ne l’a-t-elle pas dit plus tôt ? On peut s’asseoir tranquillement sur le Pacte de stabilité et de croissance lorsque le sujet est sérieux. Donc, tous les autres problèmes en Europe ne sont pas sérieux, y compris les problèmes sociaux ou climatologiques. Bien sûr, pas de référendum. Heureusement que le Parlement des Pays-Bas est là pour rappeler tout ce petit monde à la raison.
Le général en chef
On aurait pu croire un temps que M. Macron était un homme de paix qui s’inscrivait dans une logique d’efforts diplomatiques pour la conciliation, notamment dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine.
Mais que ce soit là ou ailleurs, M. Macron a dû rapidement constater que ses intercessions ne servaient à rien et qu’il ne représentait pas grand-chose sur le plan international. On l’a encore constaté récemment au Moyen-Orient et aujourd’hui dans la place qu’il n’occupe pas dans les négociations Américano-Ukraino-Russes. Et ça, M. Macron, il n’aime pas du tout : ni qu’on lui résiste et encore moins qu’on le méprise. Après la première claque russe, il est devenu guerrier, après la claque de ses électeurs, il dissout, après la claque en Afrique, il insulte, après les claques du moment, il gesticule et change de sujet.
Pour rester au centre, il est prêt à tout. À l’instar de ce qui semble à la mode chez d’autres faucons, il promeut de la menace existentielle. Voilà une expression valise bien pratique qui veut tout dire et ne veut rien dire. La politique façon M. Macron est un peu comme l’escrotique (marketing) : elle invente des nouveaux packagings quand elle n’a pas de nouveaux produits à proposer.
Autre leurre pour rester au centre. Absent de tous les débats sur l’Ukraine, il reporte le sujet sur la Moldavie. C’est intéressant parce qu’il paraît vouloir reproduire dans ce pays le même schéma utilisé pendant 20 ans par les Occidentaux en Ukraine. Un engrenage fait de déstabilisations, opérées des deux côtés et qui pourrait aboutir à un conflit armé. Cela démontrerait qu’il avait raison. Cependant, on peut se demander pourquoi il ne propose aucune voie d’apaisement pour ce pays (qui en a bien besoin) et qu’il continue de jeter de l’huile sur le feu ? Nous avons bien une petite idée.
La dernière en date est également excellente. L’Ukraine fait ce qu’elle veut chez elle. Donc, si l’on suit bien M. Macron, il aurait été du côté des soviétiques en 1962 pour installer des missiles à Cuba ; pays qui pouvait bien faire ce qu’il voulait. La solution trouvée à l’époque s’appelle la diplomatie. Vous avez dit diplomatie ?
Il n’y a ainsi personne pour arrêter ces logorrhées ineptes ?
Voilà l’état de l’argumentation que l’élite nationale nous sert aujourd’hui. Pour notre part, nous sommes prêts à discuter sérieusement et à essayer de comprendre, mais que l’on nous apporte de véritables arguments. Certains s’étonneront que nous n’ayons pas évoqué l’argument de la préservation du monde libre. C’est tout simplement parce qu’il aurait été trop long d’exposer ici en quoi cette expression-valise est tout sauf un argument depuis qu’elle est devenue un slogan martial. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.
Et merci enfin de ne pas nous resservir « Si vis pacem, para bellum. » (« Si tu veux la paix, prépare la guerre. »), aphorisme auquel l’histoire n’a jamais apporté aucune preuve autre que des centaines de millions de cadavres.
Frédérique DAMAI, auteur de « Nowar, 47 jours d’espoir », Éditions L’Harmattan
Image : Craiyon.com
Sources