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Réarmer l’Europe ? Pas l’ombre d’un argument rationnel !

Le vendredi, 28 mars 2025

Dans Politique - Blog

Nonobstant le soutien ou l’opposition au réarmement de l’Europe, arrêtons-nous un moment sur les démonstrations de ceux qui voudraient entraîner le peuple d’Europe dans cette aventure. Et là, il faut bien reconnaître que les seuls arguments que nous entendons depuis quelques semaines se résument à deux incantations : « Puisqu’on vous le dit ! » et « Croyez-nous sur parole ! ». Le sujet est donc de comprendre de quelle autorité se revendiquent tous ces oracles ?

Les historiens

Il faut donc croire que tout l’avenir du monde devrait se lire au prisme de la Deuxième Guerre mondiale. Entendons, façon bouillabaisse. Nous avons déjà eu l’occasion de dénoncer ici cette escroquerie intellectuelle qui consiste à expliquer que ce sont les « accords de Munich » qui en sont responsables. Ceux qui reprennent aujourd’hui ce type d’argument pour comparaison veulent faire l’économie de tout débat. Il s’agit résolument de clouer le bec à tous ces insolents qui se donneraient à des pro-nazis et, par là même, d’esquiver toutes les interrogations et toutes les discussions.

La référence à l’histoire porte d’ailleurs de nombreux autres défauts, en particulier de ne se donner aucune chance de comprendre le présent en le référant approximativement au passé. Nul n’est besoin de comparer les figures contemporaines à Hitler. La typologie a été le fruit de psychologues paresseux qui voulaient économiser les analyses individuelles. Il en va de même ici. Pourtant, inutile de parler d’Hitler, les noms de Staline, Mao Zedong, Pol Pot, Juvénal Habyarimana, Pinochet, Poutine… sont suffisamment éloquents pour dire ce qu’ils veulent dire dans le domaine de l’inhumanité. Mais, chacun à sa manière, chacun pour ses motivations qui, n’en déplaise aux simplistes, sont individuelles et très différentes. Si l’on ne comprend pas cela, on ne peut rien comprendre à la réalité présente.

Quant aux politiques qui se recyclent dans le stand-up, on leur en voudra moins qu’à ceux qui les mettent en avant. On ne voit pas bien ni la gloire, ni la portée politique du fait de traiter un dirigeant de Néron. En tout cas, quel symbole de la faillite de la réflexion et du débat !

Les bricoleurs

Ceux-là n’ont d’autre but que de tordre les faits au jour le jour pour valider leur hypothèse de base. L’hypothèse de base du moment est que M. Zelensky veut la paix et que M. Poutine ne la veut pas.

Première preuve irréfutable, M. Poutine continue à bombarder, donc il ne veut pas la paix. Pas de bol, le lendemain, c’est M. Zelensky qui fait attaquer la Russie. Silence gêné ?

Deuxième preuve irréfutable, M. Zelensky demande réflexion avant d’accepter : c’est un homme de paix. M. Poutine réfléchit avant d’accepter : c’est bien la preuve qu’il ne veut pas la paix.

La question n’est pas ici de savoir si M. Poutine veut réellement la paix et surtout dans quelles conditions ? On aura la réponse. Il s’agit seulement de dénoncer cette façon de truquer les événements pour apporter des pseudo-preuves de ce que l’on postule.

Les manipulateurs

Comme tout le monde semble opter pour le réarmement, la presse nationale fait ce qu’elle sait le mieux faire : de la propagande pour ceux qui tiennent le manche de la pioche.

Tous les pays européens seraient derrière ce projet de réarmement. Pas de chance, le Parlement des Pays-Bas retoque le projet, pour des raisons économiques, mais peu importe. Où est passée cette information en France ? Nous n’avons pas lu toute la presse, mais nous ne l’avons trouvée que dans Le Monde et Courrier international. La censure de l’information fait aussi partie de la propagande.

D’ailleurs, la fameuse presse française avait avalé comme un seul homme le mensonge des « bébés Koweïtiens ». Précisons que c’était également le cas de ceux qui étaient opposés à l’intervention au Koweït. Et si elle a été plus prudente avec les armes de destruction massive de 2003, c’est uniquement en souvenir de ce traumatisme. Mais cette presse ne vérifie rien, ne conteste rien, elle est simplement le porte-voix des pouvoirs et des puissants. L’indépendance des journalistes s’applique certainement à quelques-uns d’entre eux, mais certainement pas à cette masse dont le seul travail est de réécrire des dépêches de l’AFP pour les monétiser.

Enfin, on n’oubliera pas que certains propriétaires de grands médias français sont aussi impliqués dans l’industrie de l’armement. On aimerait que ces journaux et leurs journalistes « indépendants » s’expriment clairement sur la façon dont ils gèrent ce conflit d’intérêt.

Les juges

Voilà comment cela fonctionne : la qualité d’une objection n’est pas évaluée à l’aune de sa pertinence ni de sa logique, mais du statut de celui qui l’émet.

Nous étions en pleine réflexion sur la difficulté des armées – ces dernières années – à conquérir des territoires lorsque des puissances militaires de premier rang sont impliquées. Nous avions projet d’écrire un article sur le sujet en nous demandant comment l’argument d’une invasion subite et massive de l’Europe par la Russie pouvait-elle trouver de la crédibilité ?

Patatras, sous une autre forme, mais en partant sans doute de constats équivalents, Mme. Le Pen sortait un argument de ce type. Donc l’objection ne valait plus rien et les questions qu’elle posait étaient nécessairement stupides : Trumpo-Poutinistes pour les uns, antipatriotes pour les autres.

Les plus bornés s’en tenaient là. Mais, reconnaissons que quelques-uns, plus intelligents, acceptaient de concéder que la fameuse menace existentielle se limiterait dans l’immédiat à quelques pays frontaliers de la Russie. Ce qui fait que le problème ne se pose plus du tout de la même façon. Il faudrait donc le reposer de cette nouvelle manière, en supprimant cette délirante menace existentielle sur la France : mais ils n’en sont pas encore là.

Autre exemple qui va devenir intéressant : la Pologne qui demande à bénéficier d’une protection nucléaire. Si l’on daigne lui répondre sérieusement, les masques vont rapidement tomber et les « oui, mais » vont être très instructifs. Pas sûr que les faucons n’aient envie de ce débat.

Les sondeurs d’opportunité

Souvenons-nous des premiers sondages lors de l’invasion de l’Ukraine. Ils étaient nombreux et démonstratifs du soutien du peuple français à la cause ukrainienne. Mais avec le temps, ce soutien s’est délité à la vitesse à laquelle les sondages se sont raréfiés pour pratiquement disparaître ? Étrange.

Mais, alléluia ! Voilà de nouveau le peuple derrière ses dirigeants et son élite guerrière. Réapparition des sondages qui donnent raison aux belliqueux. Au demeurant, on se permettra de remarquer que malgré la quasi-unanimité des politiques, le soutien de tous les médias ou presque, le soutien des élites de tous poils, un tiers des Français n’est pas convaincu. On a connu propagande générale plus efficace.

Bref, nous parions ici que lorsque la tendance s’inversera, que le peuple se rendra compte que la fameuse économie de guerre sert d’abord les intérêts de grands groupes industriels, que lorsque les masques tomberont, les sondages disparaîtront dans les abysses. Il est d’ailleurs amusant de voir que ceux qui citent ces sondages aujourd’hui, pour étayer leur parole, en sont habituellement les pourfendeurs.

La générale en chef

Que la maréchale de l’Europe ne l’a-t-elle pas dit plus tôt ? On peut s’asseoir tranquillement sur le Pacte de stabilité et de croissance lorsque le sujet est sérieux. Donc, tous les autres problèmes en Europe ne sont pas sérieux, y compris les problèmes sociaux ou climatologiques. Bien sûr, pas de référendum. Heureusement que le Parlement des Pays-Bas est là pour rappeler tout ce petit monde à la raison.

Le général en chef

On aurait pu croire un temps que M. Macron était un homme de paix qui s’inscrivait dans une logique d’efforts diplomatiques pour la conciliation, notamment dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

Mais que ce soit là ou ailleurs, M. Macron a dû rapidement constater que ses intercessions ne servaient à rien et qu’il ne représentait pas grand-chose sur le plan international. On l’a encore constaté récemment au Moyen-Orient et aujourd’hui dans la place qu’il n’occupe pas dans les négociations Américano-Ukraino-Russes. Et ça, M. Macron, il n’aime pas du tout : ni qu’on lui résiste et encore moins qu’on le méprise. Après la première claque russe, il est devenu guerrier, après la claque de ses électeurs, il dissout, après la claque en Afrique, il insulte, après les claques du moment, il gesticule et change de sujet.

Pour rester au centre, il est prêt à tout. À l’instar de ce qui semble à la mode chez d’autres faucons, il promeut de la menace existentielle. Voilà une expression valise bien pratique qui veut tout dire et ne veut rien dire. La politique façon M. Macron est un peu comme l’escrotique (marketing) : elle invente des nouveaux packagings quand elle n’a pas de nouveaux produits à proposer.

Autre leurre pour rester au centre. Absent de tous les débats sur l’Ukraine, il reporte le sujet sur la Moldavie. C’est intéressant parce qu’il paraît vouloir reproduire dans ce pays le même schéma utilisé pendant 20 ans par les Occidentaux en Ukraine. Un engrenage fait de déstabilisations, opérées des deux côtés et qui pourrait aboutir à un conflit armé. Cela démontrerait qu’il avait raison. Cependant, on peut se demander pourquoi il ne propose aucune voie d’apaisement pour ce pays (qui en a bien besoin) et qu’il continue de jeter de l’huile sur le feu ? Nous avons bien une petite idée.

La dernière en date est également excellente. L’Ukraine fait ce qu’elle veut chez elle. Donc, si l’on suit bien M. Macron, il aurait été du côté des soviétiques en 1962 pour installer des missiles à Cuba ; pays qui pouvait bien faire ce qu’il voulait. La solution trouvée à l’époque s’appelle la diplomatie. Vous avez dit diplomatie ?

Il n’y a ainsi personne pour arrêter ces logorrhées ineptes ?

Voilà l’état de l’argumentation que l’élite nationale nous sert aujourd’hui. Pour notre part, nous sommes prêts à discuter sérieusement et à essayer de comprendre, mais que l’on nous apporte de véritables arguments. Certains s’étonneront que nous n’ayons pas évoqué l’argument de la préservation du monde libre. C’est tout simplement parce qu’il aurait été trop long d’exposer ici en quoi cette expression-valise est tout sauf un argument depuis qu’elle est devenue un slogan martial. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

Et merci enfin de ne pas nous resservir « Si vis pacem, para bellum. » (« Si tu veux la paix, prépare la guerre. »), aphorisme auquel l’histoire n’a jamais apporté aucune preuve autre que des centaines de millions de cadavres.

Frédérique DAMAI, auteur de « Nowar, 47 jours d’espoir », Éditions L’Harmattan
Image : Craiyon.com

Sources

Manifeste contre le réarmement et la guerre en Europe

Plusieurs organisations pacifistes et la Coordination des ONG espagnoles contre le réarmement et la guerre ont lancé le Manifeste « Nous ne nous résignons pas au réarmement et à la guerre en Europe ».

Pressenza s’y associe en attirant l’attention sur le moment grave que nous vivons, où une histoire fausse et intéressée est construite par les dirigeants de l’Union européenne et ses gouvernements – soutenus par certains médias – pour soutenir ce réarmement et générer la peur chez les populations afin de prendre des décisions sans transparence, dans l’urgence et sans les prendre en compte. Une histoire qui parle d’ennemis supposés, d’une possible invasion… tout cela pour justifier l’augmentation des dépenses militaires, ce qui se traduira par de grands bénéfices pour certaines élites économiques et moins d’investissements dans l’éducation, la santé… et la liberté d’expression, comme c’est déjà le cas.

Voici le lien direct pour signer, https://forms.komun.org/manifiesto-contra-el-rearme-y-la-guerra-en-europa

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Manifeste

‘Nous ne nous résignons pas au réarmement et à la guerre en Europe’

Y a-t-il quelqu’un, en Europe ou ailleurs dans le monde, qui ne veuille pas défendre ses proches d’une éventuelle menace ?
Qui ne veuille pas éloigner de sa vie et de celle de ses proches l’ombre terrible de la violence ?
Qui ne rêve pas d’un avenir dans lequel ses fils et ses filles, ceux et celles de leurs amis et voisins peuvent vivre en paix, s’épanouir en tant que personnes, avoir un travail digne, habiter une planète habitable, avoir un toit, jouir de la culture ou de relations sociales enrichissantes et constructives et vivre une vie exempte de toute forme de violence ?

La société a besoin de la sécurité d’une santé publique et d’une éducation de qualité pour tous, les jeunes ont besoin d’un toit, nos aînés ne veulent pas voir leurs retraites menacées et, surtout, nous ne voulons pas que nos enfants et petits-enfants connaissent l’horreur de la guerre.

Dans quelle mesure l’augmentation effrénée des dépenses militaires que les gouvernements européens proposent d’approuver sans débat public, sans transparence ni détail et dans l’urgence contribue-t-elle à cet avenir de paix ?

Quelle part de ces milliards ira à l’amélioration de l’éducation, de la santé, de la terrible situation du logement, de la précarité culturelle, de l’harmonie environnementale ou de la solidarité internationale ? Ne serait-il pas nécessaire d’investir dans des efforts politiques et diplomatiques plus importants qui, face aux menaces d’agression, recherchent des voies de dialogue encore inexplorées ?

Est-il stupide, simpliste ou naïf de souhaiter cela, de se battre pour la paix et la justice sociale ? Est-il peut-être plus intelligent, plus élaboré et plus mûr de croire que le vent de la guerre, le langage belliciste et le pari sur les armes apporteront un avenir meilleur ?

Non, nous ne nous résignons pas à la guerre. Réarmer l’Europe n’apportera pas la paix, ne contribuera pas à la détente, mais nous rapprochera encore plus de la guerre.

Les contextes militaristes s’accompagnent souvent d’un recul des droits, des libertés et des politiques sociales, et suscitent la peur et l’inquiétude sociale, un scénario idéal pour normaliser les mécanismes de répression et d’autoritarisme, comme nous commençons déjà à le voir.

Nous craignons que cette stratégie ne conduise à une longue guerre avec la Russie, dont nous savons qu’elle n’a pas pour but de défendre le droit humanitaire international, la liberté, les droits humains ou de protéger les plus faibles. Si c’est le cas, l’attitude à l’égard de Netanyahou sera la même qu’à l’égard de Poutine. Cette Europe qui se tait ou, pire encore, soutient Israël dans son génocide à Gaza et en Cisjordanie et persécute même ceux et celles qui le dénoncent, doit redéfinir clairement quelles sont ces valeurs communes dont la défense est mise en avant pour justifier le réarmement.

Les citoyens de notre pays ont amplement démontré par le passé leur engagement en faveur de la paix et des politiques anti-guerre. Notre mémoire collective récente comprend les manifestations massives contre la guerre en Irak, promue illégalement par le gouvernement de José María Aznar, le mouvement de rejet du maintien de notre pays dans l’OTAN, qui a mobilisé plus de 43 % des voix lors de ce lointain référendum, et le mouvement contre le service militaire obligatoire jusqu’à sa suppression en 2001.

L’augmentation des dépenses militaires européennes – jusqu’à 800 milliards d’euros sur quatre ans – annoncée par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, se fera par le biais d’un mécanisme d’exception qui évitera le débat parlementaire et, en général, une information claire et détaillée des citoyens européens.

Nous ne pouvons ni ne voulons accepter que l’argent de nos hôpitaux publics, de nos écoles et universités publiques, de notre système de prise en charge de la dépendance, de nos politiques de protection et de couverture sociale en cas de difficultés, de la lutte contre le changement climatique, de la violence de genre, du racisme ou de la protection contre les situations d’urgence, de la coopération, soit utilisé pour acheter des chars, des fusils, des avions de combat et des missiles pour la guerre, parce que les élites bellicistes qui gouvernent actuellement l’Europe et les États-Unis l’ont décidé.

La véritable sécurité dont nous avons besoin est la sécurité de la vie que nous offrent nos pensions publiques, nos médecins de premier recours, notre traitement gratuit dans les hôpitaux publics pour toute affection ou maladie qui nous affecte, notre éducation garantie dans les écoles et universités publiques qui nous donnent l’égalité, notre système de bourses d’études, nos allocations de chômage en cas de besoin, le revenu minimum vital, nos pompiers qui éteignent les incendies dans nos montagnes ou secourent les gens dans nos villes en cas d’urgence, ou encore l’élaboration et la mise en œuvre de politiques publiques féministes qui font progresser la défense et la protection des droits des femmes et la lutte pour l’éradication de la violence sexiste.

Les climats de guerre sont conçus dans des bureaux confortables, mais ce sont les personnes qui en paient les conséquences. C’est pourquoi le moment est extrêmement important pour dissiper la tension croissante et défendre un modèle de paix, de bien-être social et d’expansion des droits pour tous. Le moment présent appelle à la responsabilité, à des politiques audacieuses, à la clairvoyance et à une culture de la paix.

Nous ne nous résignons pas à la guerre, parce que nous ne voulons pas la paix des cimetières, parce que l’histoire nous montre que la seule voie réaliste pour parvenir à la paix n’est pas militaire, mais politique. Mettez-vous au travail et travaillez pour la paix, nous l’exigeons.

Sources

Réarmer europe argument Guerre opposition

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